Femmes et bulles d’exception : l’empreinte féminine sur l’artisanat de la Maison AR Lenoble à Damery

12 novembre 2025

L’artisanat comme héritage et comme promesse

S’il y a un mot qui traverse le temps et imprègne tous les flacons d’AR Lenoble, c’est bien “artisanat”. Nichée à Damery, entre vignes et Marne, la maison familiale fondée en 1920 par Armand-Raphaël Graser s’est érigée à contre-courant des géants et des maisons-glamours, privilégiant la discrétion et le fait-main. Mais une histoire d’artisanat n’est jamais écrite d’avance — encore moins lorsque, en 1993, deux femmes prennent les rênes d’un héritage déjà unique en Champagne : Anne Malassagne et son frère Antoine Malassagne, quatrième génération, avec Anne comme première femme à la tête de la maison. Depuis, l’empreinte féminine façonne chaque décision, chaque cuvée, jusqu’au plus intime des gestes.

Mais alors, comment cette direction féminine, sous la houlette d’Anne et aujourd’hui également de Laure Malassagne (responsable du vignoble), a-t-elle renforcé, réaffirmé, rehaussé l’identité artisanale d’AR Lenoble ? Enquête au gré des vignes et des bulles…

L’audace discrète : quand féminité rime avec exigence

L’artisanat chez AR Lenoble ne se résume pas à une jolie étiquette “fait main” : il est partout, dans les 18 hectares de vignes en propriété, cultivés pour 100 % de la production, alors que la majorité des maisons champenoises doivent acheter une partie de leur raisin. En 2022, seuls 2 % des maisons en Champagne étaient totalement autonomes sur leurs approvisionnements (source : Comité Champagne). Un choix radical, gage de maîtrise, mais aussi d’exigence rare.

Ce souci du détail, Anne Malassagne l’a affiné à travers des choix audacieux :

  • La lutte pour l’équilibre, dans une région de plus en plus marquée par le changement climatique. AR Lenoble a fait le pari de limiter la chaptalisation et de rechercher la fraîcheur naturelle, notamment dans son incontournable cuvée “Mag 16”, qui assemble pas moins de 10 % de vins de réserve élevés en magnum.
  • L’engagement contre le tout-marketing. Ici, point de stars ou d’étiquettes bariolées : le visage d’Anne, bienveillant et déterminé, s’efface souvent derrière celui des équipes, des vignerons, et même des paysages.

Mais surtout, la vision de l’artisanat qui se transmet de femme en femme chez AR Lenoble, c’est celle de l’indépendance. Depuis 2014, la maison s’est engagée dans une profonde transition agro-écologique — l’arrêt des herbicides systémiques, la plantation de haies, le développement de couverts végétaux —, Anne le présentait déjà comme une “aventure familiale” (La Champagne de Sophie Claeys).

Quand la technique devient sensible : pratiques œnologiques au féminin

Vins de réserve en magnum : le choix du temps long

La signature d’AR Lenoble aujourd’hui, c’est la part belle donnée aux vins de réserve, vieillis non seulement en cuve, mais aussi en bouteilles magnums sous bouchon liège. Initiative unique en Champagne : pas moins de 30 % de vins de réserve (sur certaines cuvées) y séjournent six ou sept ans avant d’entrer dans l’assemblage. Une rareté dans la profession, où la pression commerciale pousse à accélérer le cycle.

Ce travail du temps, Anne en parle comme d’un “privilège artisanal”. Elle compare la garde en magnum à une “matrice protectrice”, qui structure le vin, le rend plus rond, plus vivant, plus nuancé — à l’image de la vision féminine qu’elle revendique, loin des standards trop musculeux ou excessivement toastés que l’on a parfois crus devoir imposer au champagne des années 1990.

Traçabilité et authenticité

En 2017, la maison lançait le projet "Mag 14", puis “Mag 15”, “Mag 16”, numérotant chaque assemblage annuel, précisant la part exacte de vins de réserve et leur millésime respectif. Cela a inspiré d’autres vigneronnes et jeunes maisons sur la transparence et la pédagogie, valeurs portées bien souvent par les femmes en Champagne : partager sans en imposer, transmettre sans jamais survendre.

Une équipe inspirée et inclusive : la force du collectif

La féminisation, chez AR Lenoble, ce n’est pas seulement une question de direction, c’est un état d’esprit. Sur une quinzaine de collaborateurs, près de la moitié sont des femmes — un chiffre bien au-dessus de la moyenne du secteur viticole champenois, encore très masculin. Laure Malassagne, diplômée d’agronomie, pilote les équipes de vignes avec une attention quasi chorégraphique aux gestes, aux saisons, à la biodiversité.

  • Les vendanges sont l’occasion de mettre en avant la parité et la diversité, AR Lenoble collaborant régulièrement avec des équipes mixtes issues de la région.
  • L’encouragement à la formation — internes, mais aussi auprès d’écoles et d’universités locales — a permis à plusieurs femmes de gravir les échelons techniques et commerciaux.

Notons, par exemple, l’initiative de “journées découvertes” pour les jeunes femmes en BTS Viticulture-œnologie, un programme unique dans la Vallée de la Marne (source : Union des Œnologues de France).

L’artisanat, un manifeste pour la durabilité

Être artisane, c’est aussi prendre soin pour demain. Sous la houlette d’Anne, la Maison AR Lenoble a été l’une des toutes premières en Champagne à obtenir, dès 1993, la certification ISO 14001 pour la gestion environnementale. Une démarche pionnière, aujourd’hui doublée de la certification “Haute Valeur Environnementale” (HVE), qu’elle partage fièrement avec quelques autres maisons familiales.

En parallèle, Anne et son équipe promeuvent une viticulture régénératrice, menant :

  • Tests de “couvert végétal permanent” pour nourrir la biodiversité microbienne du sol.
  • Partenariats avec des associations locales pour préserver les haies et les insectes auxiliaires.
  • Réduction de l’empreinte carbone liée au transport (85 % des ventes réalisées en direct ou via les circuits courts en 2023).

Ce goût de la transmission, Anne le compare souvent à “l’éducation d’un enfant”, nécessitant patience, rigueur, observation. Une fenêtre grande ouverte pour les générations à venir…

Une maison, des femmes, mille façons de faire briller l’artisanat

Chez AR Lenoble, les femmes n’ont pas tracé une voie différente pour la simple beauté du geste — elles l’ont fait par conviction. Leur vision de l’artisanat se conjugue au pluriel : exigence de chaque détail, soin accordé aux hommes et à la terre, humilité face au temps et à l’histoire familiale. Loin des déclarations fracassantes ou du marketing tapageur, la patte féminine façon AR Lenoble s’exprime dans la discrétion, la constance, l’audace tranquille.

Ce sont ces valeurs-là, chères à Anne et Laure Malassagne, qui font d’AR Lenoble un îlot d’artisanat authentique au cœur d’une Champagne parfois tiraillée entre tradition et modernité. Et, au fil des dégustations, que l’on soit entre copines sur la terrasse de Damery ou seule face à un coucher de soleil sur la Marne, on sent que ces bulles racontent, avant tout, une histoire de femmes — patiemment transmise, toujours renouvelée.

N’est-ce pas là l’essence même de l’artisanat : savoir préserver, mais surtout oser réinventer ?

Sources :

  • Comité Champagne : statistiques approvisionnement et certification
  • La Champagne de Sophie Claeys : portraits d’Anne Malassagne
  • Union des Œnologues de France : articles sur la formation des femmes en Champagne
  • Dossier “Femmes du Champagne” (Le Figaro Vin, 2023)
  • Site officiel AR Lenoble

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