L'audace au féminin : comment les sœurs Drappier impriment leur marque sur les cuvées de la Maison familiale

9 novembre 2025

La Maison Drappier : chronique d’une transmission plurielle

Nichée dans le village d’Urville, au cœur de la Côte des Bar, la Maison Drappier incarne huit générations de passion. Historiquement portée par les hommes – Michel, le père, restant une figure emblématique du champagne du Pinot Noir – la maison s’est peu à peu féminisée. Depuis la dernière décennie, c’est Charline Drappier qui s’affirme, épaulée par sa sœur Clothilde, au sein d’une fratrie de sept enfants. Derrière les étiquettes élégantes se cache un duo féminin, relais d’une tradition mais aussi aventurières d’un autre temps.

  • Charline Drappier a rejoint la maison en 2007, après un tour du monde et des études en sciences humaines. Elle est aujourd’hui directrice marketing, porte-parole de la maison et négociatrice redoutée dans l’ombre des salons de dégustation.
  • Clothilde Drappier dirige le vignoble et le service œnotouristique, avec une cheville ouvrière sur la certification bio du domaine.

L’importance des Drappier au sein du microcosme viticole de l’Aube n’est plus à démontrer : la maison, réputée pour ses champagnes charpentés, compte aujourd’hui 62 hectares de vignes en propriété, 70% plantés en Pinot Noir, cépage identitaire de la Côte des Bar (La Revue du Vin de France).

Quand la sensibilité féminine bouscule la tradition

De leur propre aveu, Charline et Clothilde ont grandi dans l’ombre bienveillante d’un père visionnaire, mais elles entendent ouvrir de nouveaux chemins – sans jamais renier le passé. Leur vision se décline en trois axes forts :

  • L’écoresponsabilité : une conversion extensive en viticulture biologique, accélérée dès leur prise de responsabilités ;
  • L’authenticité : mise en avant de cépages oubliés (comme l’Arbane ou le Petit Meslier), signature d’une Champagne connectée à sa mémoire paysanne ;
  • L’innovation douce : refus du dosage superflu, recherche de la pureté et du fruit, développement de nouvelles cuvées à l’écoute du terroir.

Le style Drappier, longtemps associé à la puissance et à la maturité, gagne ainsi en nuances, en fraîcheur, en profondeur… presque en sensualité. Charline affirme ainsi :

« On parle beaucoup de la “patte féminine”, mais la vérité c’est surtout que nous avons des goûts, des convictions et une manière d’écouter ce que le vin veut raconter. Il n’y a pas de recette, juste beaucoup d’humilité et une forme de douceur assumée. » — Charline Drappier (Terre de Vins)

La main des sœurs dans les cuvées : où se cache leur influence ?

L’impact des sœurs Drappier se lit dans le verre : des vins de plus en plus précis, élégants, et marqués par la recherche d’émotion plutôt que de démonstration. Quelques axes majeurs :

1. Réhabilitation et audace autour des cépages rares

Inspirées par le patrimoine du domaine, Charline et Clothilde ont remis en culture les cépages historiques de Champagne, en limitant volontairement l’intervention viticole : Arbane, Petit Meslier, Blanc Vrai et Pinot Gris. Parmi leurs créations, la cuvée Quattuor, un assemblage original de quatre cépages blancs, illustre ce travail d’orfèvre.

  • Quattuor, créée en 2009, intègre 25% de chaque cépage méconnu, là où 99% des maisons privilégient les trois principaux (Pinot Noir, Pinot Meunier, Chardonnay).
  • Ces cuvées, véritable rareté, séduisent les amateurs curieux et sont saluées également par les grandes tables étoilées (Gault&Millau).

2. Pureté, fraîcheur et faible dosage

Leur approche vise à sublimer le fruit – celles des petits rendements, d’un climat moins septentrional qu’autrefois, et de l’écoresponsabilité assumée :

  • Depuis 2010, la totalité des cuvées sont travaillées en extra-brut voire en zéro dosage, avec parfois moins de 2 g/l de sucre ajouté.
  • La cuvée Brut Nature, 100% Pinot Noir, en est l’emblème : minérale, saline, crayeuse, une bulle de sincérité idéale avec des huîtres ou un carpaccio de dorade.

Moins de sucre, plus de terroir : un parti pris féminin qui s’oppose à la tendance sucrée de certaines maisons historiques et répond à l’évolution des attentes contemporaines.

3. Écologie et philosophie paysanne

  • Transformation progressive du vignoble – 50% des parcelles certifiées AB ou en conversion (source : Drappier).
  • Réduction drastique du soufre dans tous les vins, jusqu’à des cuvées brut nature sans soufre ajouté – une prouesse technique acclamée par la presse spécialisée (Vigneron).
  • Bâtiments alimentés à 100% en énergie solaire depuis 2016.

Ces engagements traduisent la volonté des sœurs Drappier de penser la Champagne au-delà du produit : elles défendent un modèle agricole respectueux, intergénérationnel et coopératif, en lien avec les femmes et hommes qui vivent sur le territoire.

La féminité réinventée dans la communication et l’art de recevoir

La révolution Drappier se joue aussi dans la façon de parler du champagne et d’accueillir autour d’une coupe. Chez elles, place à la décomplexion : pas de jargon, pas de bling-bling, mais des mots qui toucheront celles qui cherchent à comprendre le sens, l’origine, le goût.

  • Oenotourisme repensé : visites familiales, ateliers « oeil de vigneronne », balades à pied ou à vélo jusque dans les caves historiques, contacts directs avec l’équipe.
  • Place aux histoires : chaque cuvée est racontée — depuis la météo du millésime jusqu’à la petite anecdote familiale, en passant par la personnalité de chaque lot de vin clair.
  • La cave est aussi un musée vivant, exposant archives, vieux pressoirs, photos d’ancêtres… qui sont mis en scène pour donner chair à la saga Drappier et démystifier le mythe Champagne pour toutes !

Leur priorité n’est pas de séduire les critiques internationaux, mais de faire aimer le champagne sous toutes ses facettes, à toutes celles qui passent la porte… ou la page d’un livre de cave.

Drappier aujourd’hui : une maison sous le signe de l’engagement et de la créativité

En moins d’une quinzaine d’années, la maison a profondément renouvelé son image, sans renier ses racines. La preuve en chiffres et en faits marquants :

  • Plus de 1,8 million de bouteilles produites chaque année, dont la moitié exportée dans plus de 80 pays (source : Les Échos).
  • Le Pinot Noir représente 70% de la production maison, le plus haut taux parmi les grandes maisons indépendantes.
  • Première maison à lancer un champagne zéro dosage, zéro soufre dans l’Aube.
  • Équipe féminine grandissante : près de 40% des postes techniques et administratifs sont désormais occupés par des femmes, un record en Champagne (Vitisphere).

Entre héritage et liberté : la suite de l’histoire

La singularité des sœurs Drappier tient dans ce fragile alliage entre fidélité à la terre familiale et soif d’émancipation. Leur engagement écologique, leur plaisir de surprendre dans le verre, leur manière d’ouvrir grandes les portes de la maison : tout concourt à façonner des champagnes modernes, qui n’oublient ni le passé ni l’avenir.

Ce sont des bulles à leur image, à la fois racées, espiègles et authentiques, qui murmurent à l’oreille de celles qui osent les goûter. C’est bien la preuve que la Champagne sait toujours se réinventer lorsque l’audace des femmes s’en mêle, et c’est tout ce qu’on aime…

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