Celles-sur-Ource : quand les vigneronnes révèlent le secret des cépages rares en Champagne

31 janvier 2026

L’héritage de Celles-sur-Ource : une terre pionnière pour les cépages rares

La Côte des Bar, dont Celles-sur-Ource incarne l’âme, fut longtemps en retrait des projecteurs qui illuminaient l’éternel trio champenois : Pinot Noir, Chardonnay et Pinot Meunier. Mais ici, la tradition se conjugue à l’audace : les vigneronnes, souvent à la tête de maisons familiales où chaque cep compte, entretiennent la mémoire des cépages dont le nom semble presque appartenir à un autre temps...

  • Pinot Blanc et Pinot Gris : peuplant environ 0,6 %* du vignoble champenois, ils restent paradoxalement authentiques à la région, rappelant les assemblages d'avant la crise phylloxérique du XIXe siècle. (*Source : Comité Champagne, 2023)
  • Arbane : local et capricieux, il dépasse à peine 0,1 % du vignoble, mais continue de vivre, notamment grâce aux efforts passionnés de quelques maisons emblématiques telles que Drappier ou Chassenay d’Arce.
  • Petit Meslier : un cépage d’acidité et de fraîcheur extrême, retrouvé dans moins de 20 hectares en Champagne en 2023.

Pourquoi cet attachement ? Ici, le climat, la géologie — ces sols de marnes kimméridgiennes presque identiques à ceux de Chablis — poussent à l’expérimentation : chaque parcelle est une promesse, chaque vendange une surprise.

Cépages rares, styles neufs : l’audace au féminin

À Celles-sur-Ource, parler de « champagnes de vigneronnes » ne relève pas du gadget marketing. Il s’agit d’un engagement viscéral pour l’identité du terroir, une conviction que la diversité est une richesse, et qu’il est possible d’offrir une autre lecture de la Champagne.

  • Champagnes monocépages : Plusieurs vigneronnes, telles que Aurélie Base, Hélène Beaugrand ou Delphine Brulez, signent des cuvées 100 % Pinot Blanc ou Petit Meslier, révélant le caractère pur et sans maquillage du raisin.
  • Assemblages sans compromis : D’autres osent inclure 10 à 30 % de cépages rares, jouant sur les complémentarités : la rondeur du Pinot Gris, la minéralité de l’Arbane…

Le résultat ? Des champagnes qui s’émancipent du standard, oscillant entre fraîcheur saline, épices subtiles, saveurs d’agrumes confits et texture caressante. Un nouveau terrain de jeu pour l’épicurienne curieuse et l’amatrice de sensations.

Zoom sur trois cépages rares et leur magie en bouche

Cépage Surface en Champagne (2023) Caractère en dégustation Maisons phares à Celles-sur-Ource / Côte des Bar
Arbane env. 3 ha Vive acidité, notes d’anis, fraîcheur végétale, finale citronnée Drappier (« Quattuor », « Trop m’en Faut ») Chassenay d’Arce
Petit Meslier env. 10 ha Arômes de pomme verte, d’agrumes, tension élevée, superbe potentiel de garde Aurélie BaseChassenay d’ArceDevaux
Pinot Blanc env. 68 ha Gourmandise florale, poire, suavité, bulle fine, texture crémeuse Delphine Brulez – Champagne Louise BrisonHélène Beaugrand

(Sources : Comité Champagne 2023, Guide Hachette des Vins, vignerons consultés)

Les gestes des femmes de Celles-sur-Ource : quand le travail du sol magnifie la rareté

Si les vigneronnes s’emparent si brillamment des cépages rares, c’est aussi parce qu’elles pratiquent un art du détail. Leur approche conjugue observation, patience et expérimentation, et cela se ressent dans chaque verre :

  • Des vendanges à parfaite maturité : Les cépages rares, plus sensibles au climat, exigent une attention constante. On récolte souvent plus tôt (Petit Meslier) ou beaucoup plus tard (Arbane) pour ne saisir que le meilleur du fruit.
  • Des vinifications douces : Cuvaisons courtes, pressurages délicats, peu de soufre : l’objectif n’est jamais de maquiller, mais au contraire de sublimer l’identité du cépage.
  • Vieillissement sur lies prolongé : Certaines cuvées patientent plus de 6 ans en cave : un défi, mais qui donne à ces champagnes rares une patine et une profondeur toutes particulières.

Ce savoir-faire artisanal, souvent transmis de mère en fille ou cultivé hors des sentiers battus, permet aujourd’hui aux vins de Celles-sur-Ource de rayonner bien au-delà de l’Aube – comme en témoignent les sélections des cuvées d’Hélène Beaugrand dans le Guide Bettane+Desseauve ou encore les médailles glanées par Louise Brison à Mundus Vini.

Des anecdotes de cave à la renommée internationale : l’impact silencieux des vigneronnes

Les champagnes issus de cépages rares sont rarement produits à plus de 3 000 bouteilles par an, soit quelques barriques précieuses, parfois réservées à une poignée de fidèles ou à de grandes tables étoilées. Leur prix flirte entre 42 et 85 € la bouteille (Source : tarifs de domaines 2023), mais il reflète des années d’expérimentation et une rareté qui ne ment pas.

  • Hélène Beaugrand travaille en biodynamie, redonnant vie aux parcelles de Pinot Blanc et Petit Meslier héritées de sa grand-mère — un engagement récompensé par la Revue du Vin de France (2022).
  • Champagne Louise Brison (Delphine Brulez) mise sur le vieillissement long des cépages rares, et a vu ses cuvées régulièrement élues « Coup de Cœur » dans le Guide Hachette.
  • Aurélie Base s’amuse à sortir, selon l’énergie de l’année, des micro-cuvées de meslier ou d’arbane, à partager lors de salons confidentiels, où la file s’allonge dès l’ouverture…

À mesure que ces talents féminins se font connaître, de grands chefs — comme Mauro Colagreco (Mirazur, Menton), Yannick Alléno (Pavillon Ledoyen, Paris) — intègrent leurs champagnes à la carte. Un cercle vertueux s'amorce : plus de visibilité, plus d'intérêt pour les variétés oubliées, davantage de jeunes vigneronnes motivées pour ressusciter ces pépites ampélographiques.

Explorer Celles-sur-Ource autrement : balades, visites et flûtes au féminin

Envie de découvrir ces bulles rares de vos propres yeux – et papilles ? Plusieurs maisons ouvrent volontiers leurs portes, sur rendez-vous. L’accueil y est empreint de générosité et d’anecdotes, parfois autour d’une tarte aux mirabelles ou d’un fromage local affiné… et la dégustation prend alors une autre dimension :

  • Promenade le long de l’Ource : les parcelles d’Arbane et Petit Meslier surplombent la rivière, une balade idéale pour comprendre la topographie du vignoble.
  • Visite de caves historiques, parfois creusées à la main, et de vieux pressoirs en bois datant du début du XXe siècle.
  • Ateliers sensoriels sur les cépages rares, proposés de mai à septembre, chez certains producteurs (dates auprès de l’Office de Tourisme de la Côte des Bar).

Dans ce décor paisible, la Champagne s’imprime en nuances fines. Les vigneronnes montrent qu’il existe mille et une manières d’écouter la nature, de comprendre la magie du sol et du climat, et de transmettre tout cela dans une bulle. Celles-sur-Ource n’a pas fini de nous étonner — et inspire plus que jamais le monde du vin, bien au-delà des frontières régionales.

Celles qui choisiront, lors de leur prochain périple entre vignes et rivières, une coupe élaborée à partir d’Arbane, de Petit Meslier ou de Pinot Blanc, boiront un peu de cette audace discrète… et de l’avenir d’une Champagne multicolore, à l’image de ses vigneronnes.

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