L’art subtil de protéger les cépages rares : Enquête chez les vignerons de Celles-sur-Ource

16 avril 2026

Celles-sur-Ource, un écrin pour les cépages oubliés de la Champagne

Aux côtés des immuables pinot noir, meunier et chardonnay, quelques cépages discrets résistent à l’érosion. Arbanne, petit meslier, pinot blanc ou pinot gris (fromenteau) échappent au regard des amateurs distraits mais dissimulent dans leurs grappes mille nuances de Champagne. À Celles-sur-Ource, une poignée de producteurs portent leur sauvegarde comme un acte militant et lucide, face à une statistique implacable : selon le Comité Champagne, plus de 99% des vignes champenoises sont aujourd’hui plantées en pinot noir, meunier ou chardonnay.

Les cépages dits “oubliés” n’occupent ensemble que 0,3% du vignoble (source : Comité Champagne, chiffres 2023). Le simple fait de planter et de vinifier ces cépages à Celles-sur-Ource tient à la fois de la prouesse viticole et du manifeste écologique.

Observation fine et sélection clonale : le travail de longue haleine sur le végétal

Préserver un cépage rare commence bien avant la mise en bouteille. Tout repose sur l’observation patiente, la sélection, la multiplication raisonnée des pieds les plus résistants, les plus expressifs. À Celles-sur-Ource, plusieurs maisons familiales collaborent avec des pépiniéristes locaux et l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) pour repérer les souches les mieux adaptées, naturellement robustes contre les maladies ou plus sobres en besoins hydriques.

  • Veiller sur les pieds-mères (vigoureux, âgés, sains), auxquels on prélève les greffons pour produire de nouveaux plants : un vrai travail d'orfèvre au vignoble.
  • Éviter la standardisation génétique : la sélection conservatoire favorise la diversité des clones et garantit la survie de caractéristiques anciennes, parfois oubliées.

En 2021, une parcelle de pinot blanc de 70 ans fut ainsi recensée chez un vigneron de Celles-sur-Ource. Classée “collection”, elle fait désormais l’objet de visites scientifiques régulières et sert de réservoir de biodiversité (source : CIVC, rapport 2022).

Agroécologie, une révolution douce dans les rangées de vigne

Face au dérèglement climatique et à la pression des maladies, les pratiques évoluent vers une agriculture plus respectueuse des cycles naturels. À Celles-sur-Ource, l’agroécologie s’invite dans les pratiques avec une délicatesse mêlée de détermination.

  • Enherbement maîtrisé : les vignerons laissent pousser des couverts végétaux (trèfles, fétuque, seigle…) entre les rangs pour améliorer la structure du sol, limiter l’érosion et favoriser l’infiltration de l’eau. Cette technique protège aussi les cépages rares, plus fragiles, des chocs thermiques et des maladies liées à l’humidité (source : La Vigne, hors-série 2023).
  • Compost, paillage et amendements naturels : exit les engrais chimiques, place au compost issu des résidus de pressurage et à l’apport de matières organiques, pour stimuler la vie microbienne et rendre la vigne moins dépendante de traitements extérieurs.
  • Rotation et diversification : chez certains vignerons, on replante également des haies, on alterne vignes et parcelles laissées en jachère, créant de véritables corridors écologiques pour la faune.

Non seulement ces gestes améliorent la santé globale du vignoble, mais ils encouragent la vigueur de cépages historiquement jugés “délicats”.

Biodynamie, bio et certifications : une quête de cohérence

La conscience environnementale s’incarne aussi dans l’engagement vers une viticulture certifiée. À Celles-sur-Ource :

  • Près de 35% de la surface viticole est engagée dans une démarche environnementale (bio, HVE - Haute Valeur Environnementale, ou Viticulture Durable en Champagne selon le Comité Champagne, 2023).
  • Plusieurs domaines ont converti une partie de leurs parcelles rares en agriculture biologique ou biodynamique, rendant ces cépages plus résilients et attractifs pour de futurs plantings.

En biodynamie, l’emploi de préparations à base de plantes fermentées (prêle, ortie, camomille) et le respect du calendrier lunaire chuchotent à la vigne des rythmes plus amènes, renforçant ses défenses naturelles sans tomber dans l'excès d’intervention.

Sauvegarder la mémoire vivante : associations, micro-cuvées et circuits courts

L’engagement ne s’arrête pas à la vigne. Il devient collectif. À Celles-sur-Ource, plusieurs vigneronnes sont membres d’associations comme Les Artisans du Meslier ou Les Amis du Cépage Arbanne, qui organisent chaque année des journées portes ouvertes, dégustations thématiques et partages d’expérience autour de ces cépages fragiles.

Quelques initiatives marquantes :

  • Micro-cuvées valorisées : chaque récolte de pinot blanc, arbanne ou petit meslier donne lieu à une cuvée dédiée, proposée en quantités limitées (“Les Vignes d’Autrefois” chez Drappier, ou “Les 7 cépages” à la maison Laherte Frères, par exemple), renforçant ainsi leur visibilité et leur attrait auprès du public (source : Terre de Vins, 2022).
  • Marchés locaux et circuits courts : vendre ces cuvées directement à la propriété ou via des réseaux de cavistes indépendants favorise la sensibilisation du consommateur et le maintien de pratiques agricoles respectueuses. Plusieurs producteurs accueillent aussi régulièrement des ateliers pédagogiques pour initier le public à la diversité des saveurs.

À travers ce maillage, la diversité génétique du vignoble se transmet comme un trésor renouvelé de génération en génération.

Réchauffement climatique : adaptation et expérimentation pour demain

Feux précoces, sécheresses estivales, épisodes de gel printanier : la Champagne n’est pas épargnée par la volatilité climatique, et les cépages rares - souvent tardifs, parfois plus sensibles - en sont les premiers témoins. Mais les vignerons de Celles-sur-Ource s’autorisent l’expérimentation, armés de patience et d’intuition.

  • Sélection de porte-greffes plus résistants à la chaleur ou à la sécheresse.
  • Plantation sur coteaux orientés nord, moins exposés.
  • Études sur la tolérance accrue de certains cépages anciens, aujourd’hui reconsidérés comme un potentiel atout face à la mutation des terroirs (source : Vin & Société, 2024).

L’ambition ? Que l’arbanne ou le petit meslier, réputés acides et fins, sécurisent demain la fraîcheur emblématique des champagnes, à l’heure où le chardonnay et le pinot noir pourraient eux-mêmes être menacés par la douceur du climat.

Portraits de femmes et de gestes pionniers

Celles-sur-Ource n’a rien d’un territoire figé. Derrière certaines parcelles de pinot blanc ou d’arbanne doré sous le soleil, ce sont souvent des femmes passionnées qui veillent. Nombre d’exploitations sont aujourd’hui dirigées ou co-dirigées par des vigneronnes investies dans la transmission et l’innovation écologique, chacune à leur manière.

  • Participation à des programmes de réensemencement local avec l’école viticole d’Avize.
  • Mise en place de “parcelles refuges” laissées volontairement à la faune et à la flore, servant de laboratoires à ciel ouvert.
  • Création de groupes de discussion et ateliers ouverts à d’autres vigneronnes, pour partager techniques et réussites.

C’est sans doute dans ce dialogue constant – de la terre à la table, d’une génération à la suivante – que naissent les solutions les plus fécondes pour préserver les cépages rares, tout en faisant rayonner l’identité unique de Celles-sur-Ource.

La Champagne de demain : plurielle, résiliente, savoureuse

Préserver l’héritage, innover avec humilité, cueillir chaque fruit rare comme un miracle fragile : à Celles-sur-Ource, tous ces gestes s’entrelacent pour dessiner une Champagne éclatante de diversité. Certes, la part des cépages rares reste infime sur l’échiquier mondial des vins effervescents ; mais elle concentre à elle seule une formidable énergie de renouvellement, un avenir où la singularité et la durabilité se feront enfin la main.

Tant mieux, car au moment de lever les yeux vers la vigne dorée d’automne ou de savourer une bulle inattendue, chaque gorgée nous rappelle cette promesse : ici, on fait rimer mémoire, engagement et plaisir, et c’est toute la Champagne qui gagne en nuance.

Sources :

  • Comité Champagne (www.champagne.fr)
  • Rapport CIVC 2022
  • Vin & Société (https://www.vinetsociete.fr/)
  • Terre de Vins, dossier Cépages Oubliés (2022)
  • La Vigne, hors-série Agroécologie (2023)

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