Portraits et rôles des vigneronnes indépendantes : la Champagne au féminin pluriel

30 novembre 2025

Un souffle féminin sur la Champagne : quand l’histoire rejoint l’effervescence

On croit encore parfois, à tort, que l’univers du vin en Champagne se décline essentiellement au masculin. Pourtant, derrière chaque parcelle dorée par le soleil et chaque bulle qui éclate en délicatesse dans nos flûtes, des femmes œuvrent avec ardeur et sensibilité. Plus qu’une tendance, il s’agit d’un véritable mouvement. Aujourd’hui, près de 30% des exploitations champenoises sont dirigées ou co-dirigées par des femmes (Vitisphere), un chiffre qui ne cesse de grimper et bouscule avec élégance le paysage traditionnel du vignoble.

Mais qui sont ces vigneronnes indépendantes ? Qu’apportent-elles à la Champagne, et comment réinventent-elles ce terroir chargé d’histoire ? Ouvrons grand nos yeux et nos papilles pour découvrir ces femmes passionnées, audacieuses, souvent discrètes mais jamais effacées.

Qu’est-ce qu’une vigneronne indépendante en Champagne ?

Être vigneronne indépendante, c’est plus qu’un métier : c’est inscrire chaque geste, chaque cuvée, dans une transmission, une conviction, une recherche d’excellence doublée d’un attachement viscéral à la terre. Les vigneronnes indépendantes champenoises cultivent, vinifient, assemblent et commercialisent elles-mêmes leur champagne. Ce statut, reconnu par la Fédération des Vignerons Indépendants, implique autonomie et créativité, mais aussi défis quotidiens.

Leur profil est pluriel :

  • Héritières d’un domaine familial, qui reprennent le flambeau ou s’associent pour moderniser l’exploitation.
  • Créatrices de leur propre maison, lancées parfois après une reconversion ou un retour aux sources.
  • Dirigeantes de coopératives plus modestes ou de micro-maisons à la recherche d’une expression singulière du terroir.
Toutes partagent ce même désir de faire entendre leur vision et de donner un nouveau souffle à la Champagne.

De la vigne à la cave : des histoires de transmission et de passion

La Champagne a toujours abrité des figures féminines emblématiques, à l’image de Barbe-Nicole Clicquot, “la Veuve Clicquot”, pionnière du XIXe siècle ayant révolutionné la vinification et l’image du champagne à l’international. Mais aujourd’hui, la mouvance se diversifie : à la couronne de “grandes dames” s’ajoutent des vigneronnes indépendantes dont l’ancrage local, la dimension humaine et l’implication quotidienne façonnent la région pour demain.

  • Élodie Dégermann (Champagne Dégermann) : héritière d’une maison familiale fondée à la fin du XIXe siècle à Trépail, elle incarne la cinquième génération et a choisi de certifier le domaine HVE (Haute Valeur Environnementale), tout en ouvrant ses portes à l’œnotourisme et à la transmission.
  • Sarah Lecompte-Minot (Champagne J. Lecoultre) : passée d’une carrière de juriste à celle de vigneronne à Rilly-la-Montagne, Sarah illustre la vague de reconversions porteuses de sens. Elle façonne ses propres cuvées en biodynamie.
  • Laurence Ployez (Champagne Ployez-Jacquemart) : à la tête de la maison familiale à Ludes depuis 20 ans, elle continue de cultiver l’art du vieillissement traditionnel, tout en intégrant des pratiques plus vertes dans les vignes.
  • Clémence Lelarge (Champagne Lelarge-Pugeot) : huitième génération du domaine, Clémence est l’une des figures qui ont initié la culture biologique et biodynamique dans la Montagne de Reims.

Selon le dernier recensement du CIVC, parmi les exploitations nouvellement déclarées entre 2015 et 2022, près de 40% sont le fait de vigneronnes seules ou en co-gérance, preuve que la relève prend résolument des accents féminins.

Entre tradition et innovation : une vision réinventée de la Champagne

Loin des carcans, les vigneronnes indépendantes osent explorer de nouveaux chemins. Nombre d’entre elles allient respect des traditions champenoises et ouverture à l’innovation, tant sur le plan écologique que créatif.

Des pratiques vertes en progression

La sensibilisation à l’écologie et l’engagement en faveur de la biodiversité sont souvent portés par les vigneronnes. 48% des maisons ayant obtenu les certifications environnementales HVE ou Viticulture Durable en Champagne (VDC) depuis 2017 sont pilotées entièrement ou en partie par des femmes (VitiNet). Conversion au bio, biodynamie, enherbement, expérimentation de cépages résistants : elles façonnent un rapport à la terre respectueux, même sous contraintes de rendement.

Du chai à votre verre : la signature d’un style

On reconnaît le style d’une vigneronne indépendante à son attention aux détails, à la recherche de finesse et d’expression, à la volonté d’offrir un champagne qui raconte une histoire. Loin de l’uniformité, elles jouent sur :

  • Le choix de micro-parcelles vinifiées séparément, révélant toute la diversité des terroirs.
  • L’assemblage original, parfois en rupture avec le style “maison”.
  • L’utilisation croissante de fûts et d’anciens contenants, pour des cuvées singulières.
  • L’absence de dosage pour révéler la pureté du vin et du fruit.
Comme l’affirme Anne Malassagne (Champagne AR Lenoble), “il faut oser marquer de son empreinte, trouver son identité.”

Les défis et les victoires d’une féminisation sous tension

Ce renouveau ne s’écrit pas sans obstacles. Les vigneronnes indépendantes de Champagne doivent encore composer avec des préjugés, parfois un certain isolement et la difficulté à asseoir leur autorité dans un monde historiquement masculin.

  • Selon Terre de Vins, 46% des vigneronnes déclarent avoir été freinées par des résistances aux changements au moment de reprendre ou de transformer un domaine.
  • En 2019, une étude menée par le Syndicat Général des Vignerons de la Champagne révélait que 28% des exploitantes avaient suivi une formation supérieure en œnologie contre 18% de leurs homologues masculins, montrant leur volonté de légitimer leur expertise par l’excellence académique.
  • L’accès au foncier reste plus compliqué pour une femme seule, ce qui explique la part grandissante de structures en co-gérance ou la reprise familiale.

Pour briser la solitude, des réseaux se sont créés : La Transmission – Femmes en Champagne regroupe depuis 2017 une dizaine de vigneronnes et dirigeantes, encourageant la solidarité, le partage d’expérience, et l’organisation d’événements à destination tant des professionnels que du public curieux.

Les vigneronnes indépendantes, forces vives de l’avenir champenois

Le mouvement des vigneronnes indépendantes continue d’insuffler vitalité et créativité à la Champagne. Plus engagées en faveur d’une viticulture durable, pionnières de l’œnotourisme, souvent à l’origine de cuvées de caractère, elles attirent aussi une clientèle plus jeune et féminine. Leurs domaines figurent de plus en plus dans les sélections de guides spécialisés comme La Revue du Vin de France ou Le Figaro Vin, et leurs histoires captivent, bien au-delà des frontières régionales.

Les chiffres témoignent de cette dynamique :

  • Près de 2000 femmes aujourd’hui impliquées dans la gestion directe ou indirecte de domaines champenois, sur les quelque 16 000 exploitations familiales référencées (Comité Champagne).
  • Près de 70% des exploitations reprises par des femmes ces dix dernières années ont connu une diversification (culture bio, accueil, ateliers, exportation de cuvées spécifiques).
Leur rôle ne se limite pas à la gestion : elles incarnent un changement de regard – curieux, sensible, ouvert au monde et à la diversité, dans le respect du patrimoine. Explorer la Champagne par leurs yeux, c’est redécouvrir chaque terroir, chaque saison, chaque bulle, en y cherchant toujours un peu plus de vérité et de plaisir.

Aller à la rencontre des vigneronnes indépendantes : quelques adresses coups de cœur

Parce que les mots ne remplacent pas l’expérience, pousser la porte d’un domaine tenu par une vigneronne indépendante reste la plus belle façon de s’immerger dans leur univers. Le charme de l’accueil, la beauté des paysages, la subtilité d’un champagne raconté par celle qui l’a fait naître… voici quelques suggestions authentiques à noter pour votre prochain week-end champenois :

  • Champagne Gonet-Sulcova à Epernay – Mené par Sophie et Delphine, deux sœurs passionnées, le domaine propose des visites intimistes et des ateliers d’assemblage.
  • Champagne Huré Frères à Ludes – Françoise Huré initie depuis 30 ans la visite “vignes et caves”, pour comprendre toute la richesse du Pinot Noir en Montagne de Reims.
  • Champagne Louise Brison à Noé-les-Mallets – Delphine Brulez travaille seule sur 15 hectares, entièrement en bio, et partage volontiers l’histoire de ses vieilles vignes.
  • Champagne Françoise Bedel à Crouttes-sur-Marne – Pionnière de la biodynamie dans la vallée de la Marne, Françoise a fait de son domaine un havre de biodiversité.

Osez franchir ces portes (souvent pastel, parfois fleuries) : derrière, il y a des récits à déguster et à transmettre, tout autant que des flacons d’exception. Là réside peut-être le plus beau secret de la Champagne contemporaine.

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